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Les Carnets de Goliarda Sapienza

UNE PENSÉE LIBRE ET UNE VIE HORS NORMES VOUÉE À L’ÉCRITURE #LE CLASSIQUE BOHÈME

12 mai 2019

Goliarda Sapienza

(Crédit : Goliarda Sapienza, collection privée )

En 1976, Goliarda Sapienza vient d’achever l’écriture du roman L’Art de la joie auquel elle a consacré dix ans de sa vie, dix années au cours desquelles elle a consenti tous les sacrifices, se réduisant à la pauvreté pour faire vivre son héroïne Modesta, dix années dont elle ressort épuisée. Son compagnon Angelo Pellegrino, inquiet de la dépression qui guette Goliarda dans le vide qui fait suite à cette si longue écriture, a l’idée de lui offrir des carnets pour qu’elle continue à écrire, peu importe quoi, pour qu’elle continue à écrire parce que pour la femme qu’il aime écrire c’est vivre.

Si Goliarda estime au début que le premier petit carnet n’est là que « pour écrire des idioties », elle va vite s’abandonner à ce journal et noircira de mots près de 8000 pages réparties sur une quarantaine de carnets, jusqu’à sa mort en 1996. Publiés en 2013 en Italie et en 2019 en France par les éditions Le Tripode, les Carnets sont aujourd’hui considérés comme le deuxième chef d’œuvre de Goliarda Sapienza. Fragmentaires et intimes, ils mettent à nu la pensée de Goliarda, ses rêveries, ses meurtrissures, ses révoltes, ses doutes aussi comme quand elle écrit : « comme il y a vingt ans, je dois absolument me convaincre que, beau ou moche, j’ai moi aussi le droit d’écrire. »

Dans les quelques fragments qui suivent, écrits en août 1976 et en août 1977, on trouve ce vide qui fait suite à l’écriture de L’Art de la joie, ce chef d’œuvre qui ne sera pourtant publié qu’à titre posthume car refusé par tous les éditeurs du vivant de Goliarda, on trouve la poésie et l’onirisme quand elle évoque Cava d’Aliga et son « horizon de pierre violette », on trouve l’anticonformisme lorsqu’elle exprime son bonheur de ne s’être enfermée dans aucun carcan même si cela l’a privée d’une situation financière stable. Elle était tout cela Goliarda : l’écriture chevillée au fond du corps, la pensée toujours en mouvement, l’insoumission criante, la liberté en somme. La liberté qui va avec une vie en dehors des normes, une vie marginale, une vie de bohème, une vie qui laisse des traces, des milliers de mots qui ont survécu à la femme, à l’être humain, des milliers de mots que l’on lit aujourd’hui pour nourrir nos rêveries, nos pensées, nos révoltes.

*

Depuis que ma main n’est plus occupée quotidiennement à donner forme aux aventures et aux émotions de Modesta, je me suis retrouvée pleinement dans ma vie, et un flux d’idées nouvelles, certaines précises, d’autres moins, revient dans mon sang et exige d’être porté à la lumière.
Après presque cinq ans de vie commune avec Modesta, je vois ce que j’ai fait plus clairement, de façon plus critique, et je sais que je dois me disposer à une nouvelle « révolution » de tout mon système physique et mental. Je sais aussi que je me trouve dans un interrègne de distraction et de rêverie. S’il est salutaire pour quelques mois encore, il ne peut durer longtemps si je ne veux pas que ce repos dégénère en ennui et en impatience généralisés. Mais je sais également que si Modesta ne prend pas la clef des champs, « a strata di fora », et ne s’en va pas vivre sa vie, il ne me sera pas facile de sortir de cet état de repos, d’attente et de sérénité que j’ai appelé interrègne.

*

À Cava d’Aliga, l’horizon est de pierre violette. Tu ne me crois pas ? Et pourtant cette nuit j’ai marché sur le bord de ce marbre. Regarde, j’ai les paumes affilées par la pierre, les chevilles polies par le violet, j’ai les empreintes de son verre. J’ai longuement marché tandis que tu dormais. Regarde, j’ai les paumes transparentes, violettes.

*

Par bonheur je ne me suis pas insérée, comme on dit aujourd’hui, par bonheur je ne fais pas partie du Parlement ou d’autre chose de ce genre. Par bonheur je n’ai jamais écrit une ligne dans un journal de droite ou de gauche, par bonheur je n’ai jamais joué dans l’une de ces comédies mensongères qu’on me proposait au théâtre et n’ai pas écrit un mot d’un scénario quelconque.
Bien sûr, je suis pauvre, j’ai failli voyager comme il y a deux mois au milieu de ces « condamnés », mais peu m’importe.
J’ai l’esprit tranquille, et j’espère seulement conserver cette sérénité qui pour moi, depuis toujours, est tout.

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