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Le droit à l’avortement : le combat des femmes en Argentine

« J’ai confiance en l’avenir même si je pense que c’est un processus très lent. Il y a aura un avant et un après la lutte pour le droit à l’avortement dans l’histoire de l’Argentine. »

29 mars 2019

avortement

Notre amie Jesica est argentine, elle vit en France depuis des années, mais elle retourne régulièrement dans son pays d’origine. Elle s’y est rendue il y a quelques semaines et en a profité pour interroger trois de ses amies sur le droit à l’avortement, un sujet très sensible dans le pays.

Un texte légalisant l’avortement a en effet été adopté par les députés en 2018, avant d’être rejeté par les sénateurs, dans un contexte de gigantesques manifestations. Le mouvement #NiUnaMenos, un collectif d’écrivaines, artistes, journalistes et activistes, qui dénonce depuis 2015 les crimes machistes qui gangrènent le pays, s’est emparé de ce combat. Il rassemble aujourd’hui des femmes de tout âge et de tous les milieux sociaux qui réclament un droit à l’avortement « légal, sûr et gratuit ». En parallèle de la vague verte, la couleur choisie par les pro-IVG, un mouvement conservateur s’est développé autour de l’Église Catholique et des Évangéliques.
Le débat entre ces deux mouvements s’est cristallisé en février dernier avec le cas d’une fillette de 11 ans contrainte d’accoucher par césarienne à 23 semaines d’une grossesse résultant d’un viol par le mari de sa grand-mère. L’adolescente avait exprimé la volonté de faire valoir son droit à une IVG, car une loi de 1921 le permet en cas de viol ou de danger sur la vie de la femme enceinte, mais ce droit lui a été refusé. Les élections présidentielles et législatives qui auront lieu dans le pays en octobre prochain risquent d’accentuer les tensions qui parcourent la société argentine.

Monica Von Zeschau, Micaela Ganzo et Majo Lonardi ont répondu aux questions de Jesica, nous permettant de mieux comprendre le ressenti des jeunes femmes argentines et l’importance que revêt le combat pour le droit à l’avortement dans une lutte plus générale en faveur des droits des femmes.

(Crédit photo : Romina Farias – Unsplash)

Monica, Micaela, Majo, avez-vous l’impression que l’avortement reste un sujet tabou en Argentine ? Les jeunes générations, femmes et hommes confondus, sont-elles plus ouvertes sur la question ?

MONICA : Un changement de mentalité se produit actuellement. Les nouvelles générations revendiquent un droit à posséder leurs corps. Elles ne veulent plus laisser l’État ou l’Église décider pour elles.

MICAELA : La question a cessé d’être un sujet tabou à partir du moment où elle a commencé à être traitée comme un projet de loi l’an dernier, devenant un sujet de débat à la télévision, dans les écoles où les adolescents ont commencé à interroger chaque enseignant pour savoir quelle était leur position, sur les lieux de travail et même à la maison, ce qui n’était pas le cas auparavant. Les jeunes générations sont plus ouvertes au débat mais cela ne signifie toutefois pas que tout le monde est en faveur de la légalisation. J’en parle par exemple beaucoup avec mon copain et avec sa famille qui est ultra catholique et, même si nous n’avons pas réussi à nous mettre d’accord, l’échange est intéressant.

MAJO : C’est désormais un sujet de discussion dans toutes les réunions de famille, entre amis, en couple, dans le bus, sur les réseaux sociaux… Nous parlons de ce dont on ne parlait pas avant parce que nous exigeons maintenant d’en parler, que l’avortement cesse d’être clandestin, pratiqué dans la solitude ou réservé aux classes privilégiées.

Plus d’égalité entre les hommes et les femmes sous-entend plus de liberté pour celles-ci. Pensez-vous que les hommes de votre pays ont peur que les femmes aient plus de droits et donc plus de pouvoir ?

MONICA : C’est peut-être une « peur », mais seulement superficielle. Pour être honnête, je ne pense pas qu’ils nous craignent. Ils imposent leurs règles depuis des milliers d’années, dans un monde d’hommes pensé par eux et pour eux. Les femmes ont un long chemin à parcourir pour changer cette réalité. C’est un travail quotidien. Le défi consiste à relire de nombreuses situations normalisées.

MICAELA : Tout ce qui éloigne quelqu’un de sa « zone de confort » est vécu comme une menace. Je pense que c’est la raison pour laquelle les représentants actuels du Sénat, occupé par des hommes du secteur le plus conservateur de la République, sont si réticents. Ils ont peur du chaos, peur de ne pas savoir comment établir les politiques publiques qui naitraient de cette loi, peur de l’Église. Ils préfèrent donc rejeter cette loi et ne pas écouter les demandes de milliers de femmes argentines, en continuant à perpétuer un système archaïque et décontextualisé.

MAJO : Je crois que le système patriarcal dans son ensemble a peur de ce changement de paradigme. Ma grand-mère par exemple a peur parce qu’elle ne comprend pas que ses petites-filles voyagent à travers le monde, ne savent pas cuisiner, travaillent toute la journée, ne trouvent pas de compagnon stable, choisissent de ne pas être mère ou laissent leurs enfants à la crèche toute la journée. C’est très déstabilisant pour elle, elle se questionne sur la vie qu’elle a fondée et elle ne sait pas comment se comporter elle-même face aux nouvelles règles. Cela peut sembler absurde, mais une grande partie de la société craint de ne pas savoir quoi faire avec la possibilité de choisir qui et comment être.

Quels sont les personnalités et les mouvements qui incarnent aujourd’hui la lutte pour le droit des femmes à l’avortement ?

MONICA : Je suis entrée en contact avec le féminisme grâce à une YouTubeuse, Malena Pichot. Elle s’est rendue populaire il y a quelques années avec un programme dans lequel elle a commencé à aborder ces questions. Aujourd’hui, il y a beaucoup de groupes qui luttent pour le droit des femmes à l’avortement. L’un d’eux est le collectif Actrices Argentinas. Elles ont rendu visibles plusieurs cas d’abus au sein de leur profession, ce qui a permis de médiatiser ce sujet

MICAELA : On peut aussi parler de Futuröck, la première radio féministe, qui aborde de nombreuses questions liées au genre.

MAJO : De nombreux mouvements, groupes et collectifs défendent aujourd’hui le droit à l’avortement dans toute l’Amérique latine, pas seulement en Argentine. On trouve des groupes d’étudiants, des groupes appartenant à des mouvements politiques, des femmes hétérosexuelles, lesbiennes, des transsexuels, des organisations scientifiques et universitaires, des syndicats, des travailleurs de la santé et de l’éducation, des organisations de défense des droits de l’homme…

Au-delà du droit à l’avortement légal, ressentez-vous d’autres injustices au quotidien ?

MONICA : De mon point de vue, le plus gros abus quotidien est de ne pas pouvoir être ce que nous voulons être. C’est comme s’il existait un manuel de ce que les femmes devraient être, de ce que l’on attend de nous : soyez de bonnes mères, belles, intelligentes, etc.
Dans le monde de l’entreprise, être une femme est particulièrement difficile car le marché du travail est soumis à des règles et à une organisation très patriarcales.

MICAELA : Les femmes n’ont pas le droit de décider pour leur propre corps car il y a dans notre culture une grande réification du corps de la femme : la femme est un objet de possession, soumise et obéissante, à qui l’on peut faire subir une violence verbale et physique dans la sphère publique comme dans la sphère privée.

MAJO : Les injustices sont vécues quotidiennement et dans tous les domaines. Dans le monde du travail, les différences de salaires entre les hommes et les femmes sont très importantes et les femmes n’accèdent pas au même type de postes à responsabilités que les hommes.
Pour moi qui suis chef d’entreprise le plus difficile a été de combiner ce rôle avec celui de maman. Je ne pouvais pas compter sur le congé maternité, j’ai donc dû retourner travailler après l’accouchement, j’ai été tiraillée entre le souci de bien m’occuper de mon enfant, de l’allaiter, et la nécessité de retourner sur le ring… J’ai essayé de combiner les deux et je me souviens que ces premiers mois ont été très compliqués. Quoi qu’il en soit, en Argentine, le congé maternité devrait être revu. Il est aujourd’hui de trois mois pour la mère (un mois avant la naissance et deux mois après) et de deux jours pour le père. Je pense que la parentalité, si elle est choisie, devrait être conjointe et que la société devrait nous accompagner dans cette voie.

Avez-vous confiance en l’avenir ?

MONICA : Oui, beaucoup. Je crois que le féminisme nous sauvera en tant que société, ce qui nous permettra d’être plus justes les uns envers les autres. Je le pense et je le désire profondément. Nous sommes heureusement en train de prendre conscience de nombreuses humiliations que nous avons toutes subies dans le passé. Je suis émue jusqu’aux larmes par la fraternité que je ressens dans les différentes manifestations pour les droits de la femme. Ce qui se passe actuellement est très fort et nous le construisons toutes, avec nos réussites et nos échecs.

MICAELA : J’ai confiance en l’avenir même si je pense que c’est un processus très lent. Il y a aura un avant et un après la lutte pour le droit à l’avortement dans l’histoire de l’Argentine. Beaucoup de progrès ont été accomplis. Les femmes ne se taisent plus et cela oblige beaucoup d’hommes à repenser les privilèges dont ils bénéficient depuis toujours et surtout à revoir la place qu’ils ont donnée à la femme dans notre société.

MAJO : Oui, bien sûr, le mouvement qui traverse notre pays est impossible à arrêter. C’est quelque chose qui ne cesse de grandir, nous ouvrons peu à peu les yeux, nous désapprenons pour réapprendre à nouveau, nous sommes de plus en plus nombreux, et, même si nous avons un long chemin à parcourir, nous y arriverons.

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Majo Lonardi, Mikaela Ganzo & Monica Von Zeschau



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