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Jessica Nelson, la passion des manuscrits

La co-fondatrice des Éditions Les Saints Pères réussit le pari de donner une vie nouvelle à de grands textes

3 juin 2019

Jessica Nelson

Crédit : Jessica Nelson

Passionnée par les livres, Jessica Nelson a longtemps été chroniqueuse pour des magazines et des émissions littéraires avant de se lancer dans la création de sa propre maison d’édition. Elle fonde en 2012 les Éditions Les Saints Pères avec son ami Nicolas Tretiakow. A l’heure du tout numérique, ils font le pari un peu fou de partir à la recherche des plus beaux manuscrits et de les publier en éditions limitées. Ces magnifiques objets-livres conçus avec un épais papier naturel, protégés par un coffret fabriqué à la main avec de nobles matériaux, sont les traces de moments décisifs de création. Victor Hugo, Boris Vian, Rimbaud, Barjavel, Baudelaire, Cocteau, Prévert, Flaubert… le catalogue de la maison ne cesse de s’enrichir, complété de tableaux manuscrits et d’une nouvelle collection de beaux livres.
Nous avons rencontré Jessica pour parler avec elle de cette belle aventure, de ses projets, de ses inspirations. Un moment de douceur et d’humilité que nous sommes heureuses de partager avec vous avant de retrouver Jessica en janvier prochain pour la parution de son nouveau roman car, en plus de se passionner pour les livres des autres, Jessica écrit aussi les siens.

Jessica, avant de fonder les Éditions Les Saints Pères, tu as travaillé dans le milieu de l’édition et des médias. Peux-tu nous parler brièvement de ton parcours et de ta passion pour les livres ?

Les livres me passionnent depuis toujours. Après Sciences Po, qui mène un peu à tout, j’ai senti que c’était le monde de la culture qui m’intéressait le plus. J’ai fait un stage dans une maison d’édition, j’ai écrit des piges pour des magazines littéraires, j’ai fait plusieurs petits boulots qui m’ont donné une vision panoramique du travail dans le monde des livres. J’ai ensuite travaillé à la télévision pour parler des livres et cette expérience a duré près de 17 ans. J’ai été conseillère littéraire pour l’émission Vol de Nuit, puis rédactrice et chroniqueuse pour l’émission Au Fil des mots qui a changé plusieurs fois de noms (anciennement Au Field de la nuit puis Au Fil de la nuit). Chaque semaine, je faisais une chronique au fin fond de la nuit sur le monde des livres. Puis j’ai fondé les Éditions Les Saints Pères avec mon ami Nicolas Tretiakow en 2012 et j’ai arrêté mes activités à la télévision en 2015, gardant juste mon titre de chroniqueuse pendant deux années supplémentaires. Je travaille donc dans l’univers des livres depuis toujours et c’est petit à petit, en empilant des briques qui ont toutes une cohérence, que Nicolas et moi en sommes arrivés à l’idée de créer notre maison d’édition.

Jessica Nelson

lessaintsperes.fr

Comment ton associé et toi avez-vous réussi le pari audacieux de publier des manuscrits alors que le tout numérique ne cesse de progresser ?

Je pense qu’il faut une part d’inconscience et aussi ne pas avoir froid aux yeux. C’est vrai que ça semblait un peu fou… Mais le monde des manuscrits nous avait vraiment tapé dans l’œil. Nous avions été séduits par une exposition de manuscrits à la BNF et nous constations autour de nous que la majorité des écrivains avaient troqué le cahier et le stylo pour l’ordinateur. L’idée a fait son chemin et un jour on a décidé se lancer. On a tenté avec Amélie Nothomb, qui est une amie, et qui nous a répondu : « Vous êtes complètement cinglés mais j’adore ça ». Amélie écrit toujours à la main, elle n’a pas d’ordinateur. C’est très rare, c’est assez unique. Ces écrivains se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main. Il y a aussi Paul Auster dont on a publié les manuscrits récemment.
Nous avons donc commencé l’histoire des Éditions Les Saints Pères en publiant le manuscrit d’Hygiène de l’assassin. Puis, tout naturellement, après l’expérience vécue avec Amélie, nous nous sommes tournés vers une littérature plus classique, riche en manuscrits, en publiant le manuscrit de L’écume des jours de Boris Vian, les scripts du film Le Mépris de Godard, le manuscrit de La Belle et la Bête de Cocteau, des romans, des pièces de théâtre…

Jessica Nelson

Chaque texte est publié en édition limitée. Comment s’effectue le choix des manuscrits et des tableaux manuscrits ?

Nous partons toujours d’une appétence pour certains titres. L’écume des jours est par exemple l’un des romans fétiches de Nicolas, son grand roman d’adolescent. On part donc d’une envie, puis on se pose toutes ces questions : est-ce réalisable ? le manuscrit existe-t-il ? où est-il ? est-il en bon état ? pouvons-nous le travailler pour qu’il entre dans notre manière de fabriquer les livres ? les ayant droits, s’il y en a, sont-ils d’accord ? quel est le prix des images ? le manuscrit est-il numérisé ? Certains projets peuvent se réaliser très rapidement. Cela a par exemple été le cas pour Le deuxième sexe. Le manuscrit était à la BNF, il n’était pas numérisé mais l’ayant droit, la fille de Simone de Beauvoir, était très enthousiaste car l’entrée de Simone de Beauvoir en Pléiade avait lieu six mois plus tard. Gallimard, avec qui nous travaillons quand il s’agit de demander des droits, a encouragé le projet. Et la BNF, avec laquelle nous travaillons aussi beaucoup, a fait en sorte de rendre cela possible. Il y a d’autres projets, en revanche, qui sont beaucoup plus longs, pour des raisons diverses. On a toujours des surprises, bonnes en général, plus décevantes parfois. Et, même si on commence à avoir l’habitude de certains schémas, il y a toujours de nouvelles questions qui se posent.

Jessica Nelson

Couverture du manuscrit de L’écume des jours de Boris Vian

Vous avez créé une nouvelle collection de beaux livres dont le but est de redonner vie à des textes méconnus. Le premier titre de cette série est une édition de luxe d’Orphée comprenant le texte de la pièce et des dessins originaux de Jean Cocteau, une édition réalisée en 1925 et publiée pour la première fois vingt ans plus tard à 165 exemplaires. Pourquoi cette nouvelle collection ?

Nous sommes partis d’un constat : de nombreux livres illustrés sont parus dans des tirages confidentiels. On connaît bien évidemment le texte d’Orphée mais pas cette édition-là, avec ces dessins de Cocteau. Et nous avons d’une manière générale la volonté de faire redécouvrir au public des objets rares, que l’on ne trouve que quand on s’intéresse à un univers très spécialisé de bibliophile. On part aussi du principe que ces objets rares peuvent intéresser un public plus large qui peut ainsi y avoir accès sans dépenser des sommes monstrueuses, parce que les exemplaires du tirage initial de l’édition d’Orphée dont nous parlons se vendent aujourd’hui à plusieurs milliers d’euros sur le marché des livres rares. Nous avons envie de démocratiser l’accès à ces œuvres.

Jessica Nelson

Manuscrit de La Belle et la Bête de Jean Cocteau

Vos coffrets sont assemblés à la main. Il s’agit d’un véritable travail artisanal faisant de vos publications de magnifiques objets-livres. Avez-vous rencontré des difficultés pour proposer une telle qualité, à des prix qui restent abordables, dans le contexte de crise que connaît le marché de l’édition ?

Nous y avons beaucoup réfléchi en amont. Mon associé Nicolas a vraiment réussi à rationaliser les coûts de production au fil des années en testant un certain nombre d’imprimeurs, de fabricants de coffrets, de fabricants de papier, pour qu’on ait le résultat qui nous semble le plus conforme à ce qu’on attend de cette gamme de livres. Et nous arrivons à rester sur des prix qui sont certes plus hauts que la moyenne des beaux livres mais accessibles car nous vendons en direct. Nous ne passons pas par la chaîne classique du monde du livre, par des diffuseurs, des distributeurs… Nous travaillons aussi en direct avec quelques libraires. Nous avons par exemple un lien très étroit avec la librairie du Bon Marché rive gauche ou avec la librairie Ici à Paris rive droite sur les grands boulevards qui a ouvert il y a six mois. Ce sont des choix liés à des rencontres humaines. Mais le fait de pouvoir vendre en direct, en circuit court, nous permet de garder des prix accessibles et de mettre plus d’argent dans la qualité, la fabrication et les matériaux qu’on utilise, que dans la livraison en camion, les retours, le stockage… On a essayé d’être une maison qui s’intéresse au passé mais qui travaille de façon moderne avec les nouvelles technologies qui sont à disposition, parce qu’aujourd’hui faire du commerce sur internet est relativement simple.

Tu as cofondé une maison d’édition, mais tu es aussi romancière. Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Je viens de terminer un roman qui devrait paraître en janvier 2020. J’ai eu envie d’écrire la trajectoire d’un écrivain que j’admire et dont la vie est méconnue, mais je n’ai pas le droit d’en parler pour le moment ! Mon activité d’écriture reste relativement marginale. J’écris la nuit entre minuit et deux heures du matin. Et j’écris par à coup, je laisse un projet murir dans mon esprit puis j’écris de façon acharnée pendant 5 ou 6 mois. En ce moment, par exemple, je suis habitée par plusieurs projets sans savoir lequel je vais vraiment choisir et sans que ce soit encore suffisamment abouti dans ma tête.
J’ai aussi beaucoup de projets avec les Saints Pères. Nous souhaitons nous développer à l’étranger. Nous y sommes allés tout doucement, nous avons commencé à tester le marché anglo-saxon il y a deux ans en publiant les manuscrits de Jane Eyre de Charlotte Brontë, de Gatsby le Magnifique de Fitzgerald, de Frankenstein de Mary Shelley et du Portrait de Dorian Grey d’Oscar Wilde. Notre expérience a été globalement positive sur ces titres, mais nous ne pouvons pas transposer un modèle car le marché anglo-saxon est très différent du marché français. C’est à la fois compliqué et en même temps facilité par le fait que si on nous voit, si on est visibles, on peut toucher un public grâce à notre site internet. Toucher le public, ici, en France, on a su le faire parce qu’on avait une expérience du monde de l’édition et parce qu’on a vite été soutenus par des journalistes qui trouvaient notre démarche intéressante. Aux États-Unis, il y a beaucoup moins de médias littéraires, c’est infiniment plus compliqué de se faire connaître du public. Et en Angleterre c’est encore différent car, même s’il y a plus de médias littéraires et culturels, ils s’intéressent à des choses très spécifiques. Un développement à l’étranger doit donc se construire dans la durée. Nous avons aussi en ligne de mire, évidemment, des manuscrits allemands, des manuscrits russes, des manuscrits italiens… Notre collection de livres illustrés rares est également un axe de développement, mais on en a d’autres. On a beaucoup d’idées mais on veut avant tout continuer à bien faire ce qu’on a mis en place.

Quelles sont les femmes qui t’inspirent ?

Edith Wharton fait partie de mon Panthéon des femmes qui comptent. Dans mon cheminement littéraire, elle représente la découverte d’une certaine littérature que j’aime profondément. Je pense aussi à la cinéaste Marceline Loridan-Ivens, dont le parcours est très inspirant, qui a écrit sur les camps de concentration et a vraiment créé un choc de lecture chez moi.
Et s’il y a une femme qui m’inspire, si je devais n’en retenir qu’une, ce serait Lee Miller. Elle n’est pas très connue malheureusement, mais c’est une créatrice extraordinaire. Elle est née en 1907 aux États-Unis, elle était sublime. Un jour, alors qu’elle traversait la rue à New York, elle a failli se faire écraser par une voiture, un homme l’a sauvée et cet homme c’était Condé Nast, le grand patron de presse de l’époque. Il a vu cette beauté extraordinaire et lui a dit qu’elle devait faire des photos. Elle est devenue le visage de la new-yorkaise par excellence au début des années vingt. Mais c’est aussi une créatrice qui va fréquenter le groupe des Surréalistes à Paris, interpréter le rôle de la statue dans le film Le Sang d’un poète de Cocteau, devenir la muse de Man Ray, inspirer toute une génération de poètes. Puis elle va devenir photographe à son tour. C’est la première femme à être accréditée dans l’armée américaine pour photographier l’ouverture des camps de concentration et la libération. Ce que j’aime dans son parcours c’est qu’on passe de l’univers des paillettes et du glamour absolu à la création intellectuelle, poétique et littéraire d’une époque, jusqu’à l’horreur historique sans précédent. C’est l’une des femmes que je trouve les plus fascinantes, les plus libres et les plus créatrices. C’est ce qui explique que mon dernier roman, Debout sur mes paupières, s’inspirait de sa vie.
Mais j’adore aussi les vivantes ! Dans les femmes d’aujourd’hui, j’admire aussi bien une Laetitia Colombani qui écrit des romans superbes, qui se préoccupe du monde, qui a des engagements humanitaires à travers sa littérature, qu’une Virginie Despentes qui a une voix fantastique parce qu’elle est passée de Baise-moi à King Kong Théorie, du cri de colère à une colère raisonnée, à la construction d’un schéma intellectuel qui ne tombe jamais dans le dogme.



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