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Lettre à Bessie Smith

« Ta vie a été excessive et brutale, mais tu as laissé des traces, tu as laissé un souffle, une voix, une histoire, ton histoire, ton blues, ta folie aussi. Aujourd’hui encore tu restes un modèle de talent, d’humanité et de détermination, tu restes une source d’inspiration. »

15 avril 2019

Bessie Smith

Bessie,

Tu es née le 15 avril 1894, à Chattanooga, dans le Tennessee, au cœur d’une Amérique encore ségrégationniste. Tu te retrouves orpheline à l’âge de 9 ans et c’est ta sœur aînée Viola qui joue désormais le rôle de mère. Tu te bas pour survivre au côté de ta grande fratrie. Tu chantes dans la rue avec ton grand frère Andrew.

Tu cherches à intégrer une troupe itinérante, pour faire connaître le son de ta voix. En 1912, Ma Rainey te recrute dans sa troupe, mais seulement pour danser. Comme elle, tu as une voix incroyable, une personnalité indépendante, fougueuse, vivante, et l’envie de réussir, de vivre de ta voix, de ton blues, de ta passion. Avec Ma Rainey vous vous aimez, vous vous admirez, vous vous jalousez. Votre collaboration est trop explosive, elle ne peut pas durer. Tu décides alors de continuer ta carrière seule. Avec toujours le même désir, plus fort que tout le reste : transmettre le blues, faire entendre ta voix insoumise et chaude.

Tu connais des trahisons, des revers, des déboires, mais tu entres enfin en studio en 1923. Tu es signée par le label Columbia. Le single « Down Hearted Blues » est un jackpot avec sept cent cinquante mille copies vendues. Tu es la première chanteuse noire à connaître le succès auprès du public blanc. Tu deviens l’impératrice du blues, tu es sacrée, consacrée, tu en imposes à tous ceux qui t’approchent, tu en imposes avec ta voix, ton talent, ta personnalité. Tu ne touches qu’une indécente somme forfaitaire par album et des royalties ridicules, mais, pour t’avoir sur scène, il faut payer : tu donnes sans limite, tu offres de grands moments d’émotion, tu brilles, tu donnes ton corps et ton âme au blues, tu touches tous ceux qui ont la chance d’assister à tes concerts.

Tu aimes vivre, tu as des amants, beaucoup d’amants. Tu bois beaucoup, tu bois trop, et, comme tu as un tempérament de feu, l’alcool t’est souvent mauvais. Tu es entière, tu es rebelle. Tu es connue pour tes nombreux excès, tes nombreux éclats. Si un de tes amants te frappe, tu lui rends coup pour coup. Tu aimes chanter ces thèmes qui te sont chers, qui sont la sexualité, la passion, l’amour qui finit mal, la vengeance, la dépression. Tu parles de la vie et de la mort en somme, tu n’es pas faite pour badiner.

Et, plus que tout, tu es engagée. Tu dénonces dès le début de ta carrière les conditions de vie dans ce Sud encore ségrégationniste. Comme les autres Afro-américains, tu subis au quotidien les brimades, les humiliations, les intimidations. La musique est ton échappatoire. C’est grâce au blues que tu as échappé à ta condition. Et te libérer des stigmates de l’esclavagisme tu le veux plus que tout. Tu veux aussi te libérer de la violence des hommes. Tu es, déjà, féministe.

Tu es engagée, tu es excessive, tes colères deviennent légendaires, tes relations amoureuses sont destructrices, mais tu ne veux rien arrêter, pas question de moins vivre, de moins boire, de moins aimer. Tu aimes les hommes, tu aimes aussi les femmes, tu ne t’en caches pas, et, surtout, tu n’as que faire de rester dans le rang, au risque d’encourager la colère des Blancs. C’est comme ça qu’en 1927, alors que le Ku Klux Klan débarque à l’un de tes concerts pour démonter ta tente, tu te plantes devant ces hommes en leur hurlant de ramasser leurs draps, de sortir, de te laisser tranquille. Et tu sors tellement de tes gonds, tu es tellement habitée que ces hommes s’en vont, te laissent en paix, pour un temps.

Le choc économique de 1929, le crack boursier, pénalise subitement sa carrière. Tu ne t’en remettras pas. Malgré tes nombreux succès, tu dois devenir hôtesse en club pour gagner ta vie. Pourtant tu rêves de revenir, de revivre pour ce blues qui t’a tant donné et pour lequel tu t’es brûlée.

Le 26 septembre 1937, alors que tu te diriges vers Clarksdale, dans le Mississippi, avec ton ami et confident Richard Morgan, tu es victime d’un grave accident de voiture. Tu décèdes quelques heures plus tard, dans la douleur, tardivement prise en charge dans un hôpital réservé aux Noirs, après avoir été amputée d’un bras. Tu n’as que 43 ans. Ta mort est excessive, brutale, sans compromis. Comme le fut ta vie. Des brûlures, des passions, des joies, des tourments. Jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à la tragédie.

Tu as fini ta vie dans le dénuement, tes proches n’avaient pas les moyens de payer ta pierre tombale. Il faudra attendre 1970 pour que Janis Joplin et Juanita Hall s’en chargent. Parce que tu es entrée dans la légende. Parce que tu as laissé une trace indélébile, une influence revendiquée par Billie Holiday, Nina Simone et Janis Joplin.

Ta vie a été excessive et brutale, Bessie, mais tu as laissé des traces, tu as laissé un souffle, une voix, une histoire, ton histoire, ton blues, ta folie aussi. Aujourd’hui encore tu restes un modèle de talent, d’humanité et de détermination, tu restes une source d’inspiration, et, pour tout cela, je te dis merci.

Laura

 Crédit : Bessie Smith, Muddy Water (Mississippi Moan) 



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